Costumes nobles : composition, patrons, réalisations
Remarques générales
Le costume noble obéit à quelques principes généraux, certes déjà connus (et dont une grande part s'applique aussi à n'importe quel costume reproduit), mais qu’il est conseillé d’avoir en tête avant de se lancer dans sa réalisation. Jeter son projet sur papier évitera des désillusions futures : croquis de la tenue complète avec ses couleurs, ses types de tissus et ses accessoires, plan de coupe de chaque vêtement avec les dimensions personnalisées. Cela demande du temps mais évitera des regrets dans vos achats voire, plus ennuyeux, une fâcheuse tendance à justifier l'emploi d'une matière ou d'un accessoire inadéquat, achetés avant d'avoir bien réfléchi à son projet. Le deuil de ces dépenses-là est toujours très difficile à faire. Il faut aussi admettre que la recréation d’un costume noble engendre des frais, mais c’est à chacun de fixer son curseur selon ses possibilités. La noblesse n’est pas un groupe social monolithique, il est composé de multiples catégories qui composent une hiérarchie. La petite noblesse n’a pas les mêmes moyens que la haute, c’est évident ! Cette remarque est valable pour toutes les catégories "socio-professionnelles" de l'époque, ce qui offre un large éventail de personnages à représenter.
Qu’est-ce qu’un costume noble au XIIIe siècle ?
- C'est un costume qui montrera à travers toutes ces caractéristiques la noble qualité de la personne elle-même. Ses vêtements seront son miroir moral, visible de tous.
- C’est un ensemble de vêtements (garnements) qui constituent la « robe », qui va de deux pièces (cotte et manteau) à trois en moyenne (cotte, surcot et manteau), mais qui peut en comporter plus, non pas pour être portés en même temps, mais pour répondre à des besoins spécifiques à certains contextes et/ou moments (il en va de même de nos jours : l’imperméable et le manteau ne seront pas portés dans les mêmes situations et on évite le maillot de bain pour un baptême...). Ainsi, un noble portera une cotte longue quand il assistera à un banquet mais aura une cotte plus courte pour une partie de chasse.
- Si l’on reste dans la notion fondamentale de contexte, c’est un costume qui ne représente qu’un instant T de la vie du personnage. La mode était aussi soumise au calendrier liturgique qui imposait des couleurs autant aux laïcs qu’aux clercs, comme des couleurs sombres et ternes pour les périodes de pénitence (Avent, Carême) ou vives et joyeuses à l’occasion des fêtes. Il en va de même pour les différents moments forts de la vie (naissance en blanc, mariage en rouge, mort en blanc, deuil en gris/noir/bleu foncé). Votre réalisation ne sera donc QU’UN EXEMPLE DE COSTUME, parmi une multitude d’autres potentiellement réalisables pour votre personnage. En tenir compte évitera une association déplacée entre un accessoire et un costume.
- C’est un ensemble de matières de qualité (ce qui ne signifie pas hors de prix en terme de reconstitution) car tous les éléments qui le composent doivent contribuer à un visuel cohérent. Les tissus seront teintés densément (même pour des couleurs ternes, du deuil par exemple), leurs métrages suffisants, les vêtements amples et longs, les accessoires justes (ni trop ni trop peu, d’une réalisation d’égale qualité)…bref, c’est une sorte de tableau composé touche après touche, en évitant toute forme de surenchère. L’élégance n’a jamais été dans l’accumulation et il faut accepter l'idée que parfois certains accessoires ne seront pas visibles de tous (par exemple le fermail de la cotte caché par l’encolure du surcot).
- C’est un costume qui suivra la mode, même si les changements peuvent paraître subtils du moins dans la 1ère partie du siècle (l’évolution de la silhouette est plus nettement perceptible dans la 2e partie du siècle et elle s’accélère au début du siècle suivant). C’est avec ces critères spécifiques que votre costume pourra être daté, parfois et à la louche, à la vingtaine d’années près (en ne perdant pas de vue que ces curseurs sont soumis aux avancées de la recherche). La mode concerne tous les aspects d’un costume : par exemple les matières textiles liées aux ressources locales et aux échanges commerciaux, les armures (toile, sergé, sergé à motifs), les traitements subis (laine foulée, grattée), les teintures (pastel détrôné par l’indigo), les formes des vêtements, les types de coiffes et d’accessoires...En reconstitution, tout est une question de choix réfléchis en amont. Y compris celui de suivre, ou pas, les préceptes de l'Eglise qui cherche constamment à lutter contre les abus vestimentaires, entre autres, auxquels certains clercs eux-mêmes cèdent d'ailleurs !
Quels vêtements composent un costume noble ?
Il ne s 'agit ici que d'un rappel rapide :
Les dessous comprennent une chemise (femme et homme) et des braies (homme), réalisées en lin de qualité.
Les couches supérieures se composent de chausses (classification un peu particulière pour les femmes puisque leurs chausses ne sont pas censées être visibles), d’une cotte, d’un surcot, d’un manteau ou chape, dont les formes générales peuvent varier (dans un groupe de reconstituteurs favoriser la diversité des formes aboutit à un visuel varié plus proche de la réalité historique).
Les accessoires courants sont une coiffe (cale, chaperon, chapeau, « Sainte Brigitte », voile, « touret », filet…), un système de fermeture (fermail, bouton, lacet), une ceinture, des chaussures, des bijoux (des bagues). D’autres accessoires sont à relier à un contexte, comme l'aumônière (pouvant contenir un patenôtre), des gants (pour la chasse au faucon par exemple), un talisman/reliquaire (porté à même la peau, donc non visible)…
Il va de soi que plus votre personnage correspondra à un statut social et/ou à une fonction précis plus il faudra compléter son costume par des accessoires parlants, car il doit pouvoir être identifié au 1er coup d'oeil, comme à l'époque.
A - Patrons
1 - Chemises féminine et masculine
Un dossier thématique est déjà en ligne ici, mais il comporte seulement des croquis et non des patrons. J'en présente donc deux ici. L'exemplaire féminin est inspiré des sources iconographiques (enluminures), tandis que le modèle masculin dérive directement de la chemises "dite de Saint Louis".
Conseils pour la réalisation : lin blanc à privilégier, courte (genoux) ou longue (entre mi-mollets et chevilles/malléoles) pour les hommes (selon le contexte), longue pour les femmes (chevilles/ malléoles), moins large que la cotte, avec des manches moins longues aussi. Les manches peuvent présenter un profil particulier comme celles de la chemise dite de Saint Louis. L’encolure peut avoir des formes différentes, tant qu’elle ne dépasse pas de la cotte. L'encolure ronde avec amigaut est proposée dans un contexte particulier : un vêtement pouvant être interprété comme une chemise, dépasse de l’encolure et est très visible (comme c'est le cas dans de nombreuses statues en bois peint de la Vierge ou des statues-colonnes de Chartres, par exemple). Leur interprétation comme chemise ou comme une couche de vêtement intermédiaire entre la chemise et la cotte reste encore sujette à interrogation.
2 - Braies cousues et braïel
Conseils pour la réalisation : lin blanc à privilégier, longues (mi-mollets), larges et donc bouffantes, maintenues par le braïel. Les patrons proposés ici reprennent des modèles déjà connus. Retour d’expérience : réaliser un braïel assez large tissé au fil de lin, faire remonter les braies haut sur les côtes ("Fors unes braies qui me cuevre les costes", dans Le Moniage Guillaume) afin de replier plusieurs fois le braïel sur lui-même. Les braies sont alors en tension et forment un plissé toujours important mais plus « moulant ». Il faut toutefois veiller à ce que les cordons rattachés au braïel pour maintenir les chausses soient assez longs pour être encore accessibles et être noués aux cordons des chausses. Un braïel large limite l’effet de cisaillement sur les hanches et peut être plus confortable même s’il est serré. Les chausses aussi sont plus mises en tension et ont un aspect plus moulant. Remonter ses braies et retourner le braïel régulièrement peut s’avérer nécessaire, un corps qui bouge met le costume en mouvement…
En ce qui concerne les femmes, je ne connais pas de sources archéologiques. Les bragas de l'infante Maria de Castilla (1235-1235) découvertes dans sa tombe sont des chausses en lin, en forme de caleçon. Quant aux mentions de "femmes portant braies" dans certains fabliaux, elles sont satyriques car utilisées pour se moquer des femmes trop autoritaires.
Modèle 1
Si elles sont assez larges, ces braies ont cependant un inconvénient : elles craquent souvent aux coutures de l'entrejambe. Petit conseil : laissez-les craquer et la taille de l'ouverture vous donnera la dimension du gousset d'aisance à insérer. Les lacets en bas des jambes permettent de fermer les chausses portées longues mais aussi de les remonter sur le haut de la cuisse et de les nouer aux lacets du braïel, quand les chausses ne sont pas portées et pour être plus à l'aide (voir les scènes de paysans aux champs).
Modèle 2
C'est la forme la plus facile à réaliser. Elle a l'avantage de fournir une masse de tissu importante entre les jambes pour obtenir l'effet bouffant/plissé et les risques de déchirure à l'entrejambe sont inexistants.
Modèle 3
Inspirées du sirwal mamelouk conservé au Musée du Cinquentenaire à Bruxelles, très largement daté entre le XIIIe et le XVIe. Nous l'avons tout particulièrement testé à cheval, en représentants des combattants hospitaliers en Terre sainte. A noter que ce type de "sarwel" se retrouve aussi dans certaines enluminures des Candigas de Maria montrant des femmes vêtues de chemise courte
3 - Chausses féminines et masculines
Chausses féminines
Faute de sources archéologiques ce patron s'inspire de celui des chausses masculines. Pour rappel, tailler les chausses dans le biais permet d'obtenir plus d'élasticité. Par ailleurs, j'ai remarqué que la laine tissée au métier avait tendance à feutrer plus que la laine industrielle au moment du lavage, ce qui occasionne un rétrécissement : mes chausses n'avaient alors plus besoin de jarretières pour tenir !
Chausses masculines /1
Conseils pratiques pour le montage des chausses : épingler la chausse (sans son pied) sur l'envers et enfilez-la afin de pouvoir l'ajuster au plus près à la jambe, tout en veillant à pouvoir l'enlever (la zone du coup de pied dicte la largeur de la chausse au niveau de la cheville). Faites pareil avec les empiècements du pied. Travaillez sur l'envers et épinglez directement en suivant le contour du pied. Ne pas oublier que vous travaillez sur l'envers, donc votre jambe droite sera votre jambe gauche à la fin du processus. Il est aisé de se tromper et de faire deux pieds gauches/droits ! Enfin, après avoir épingler le pied à la jambe, essayez la chausse et réajustez si nécessaire. Puis cousez.
Chausses masculines /2
Ce patron est conçu à partir d'un croquis figurant dans une marginalia du manuscrit Digestum vetus (Amiens, BM, Ms 0347, folio 161). Il a l'intérêt de limiter les pertes en tissu grâce à ses multiples empiècements. A noter, le découpage de la partie recouvrant le pied, proche de celui des chausses de l'archevêque Rodrigo Ximenes de Roda, découvertes dans sa tombe.
Chausses masculines /3
4 - Cotte féminines, 1ère moitié du XIIIe siècle
5 - Cottes masculines, 1ère moitié du XIIIe siècle
Les patrons masculins reprennent les modèles féminins dans leur ensemble. Les différences sont dans les longueurs qui peuvent varier selon le niveau social du personnage ou le contexte dans lequel la cotte sera portée : la longueur se situe donc entre la mi-mollet la malléole.
6 - Surcots féminin et masculin, sans manches
– il est aussi long que la cotte, voire un peu plus, pour les femmes
– il est aussi long que la cotte, ou un peu plus court pour les hommes. Il est fendu devant et dans le dos, avec des godets centraux, moins larges que les autres.
– les emmanchures descendent assez bas, sous la taille. La ceinture devient alors visible, à laquelle peut être suspendue l’aumônière qui sera glissée sous le surcot et facilement extraite (pour s’en servir ou l’exhiber !).
– les fermetures de l’encolure peuvent varier. Quatre versions sont présentées ici :
Option 1 – ouverture partielle sur une épaule : seule une partie de la couture d’épaule est réalisée. L’ouverture peut alors être fermée par un lacet/cordon (laine), un bouton (plutôt à partir de 1250), ou éventuellement par une broche ?
Option 2 - ouverture partielle sur chaque épaule : application ici du seul cas qui est (un seul cas arrivé à ma connaissance et pour un jeune homme). La fermeture est assuré par deux pierres serties (sardoines).
Option 3 - ouverture verticale (amigaut), close par un fermail ou un bouton. L’encolure peut être laissée ouverte et former ainsi deux pointes qui se retournent en révélant la doublure (version masculine).
Option 4 - ouverture en diagonale, fermée par un bouton (version masculine).
7 - Manteaux demi-cercle féminin et masculin
il s’agit d’un manteau en demi-cercle, maintenu par un laz (cordons), doublé, porté par les hommes et les femmes. Plusieurs patrons sont proposés selon la largeur de lé dont vous pourrez disposer, et éventuellement si votre tissu présente un motif (cas très spécifiques et donc rares, comme celui d’un souverain à son couronnement ou d’un évêque portant sa chape). En règle générale la longueur est égale à 2 x la hauteur, ce qui entraîne une légère remontée des pans sur le devant quand le manteau est posé sur les épaules. Vous pouvez corriger cela en augmentant un peu la longueur du lé, mais vous n'aurez plus tout à fait un demi-cercle. L'intérieur du manteau étant visible, il faudra envisager une doublure.
Conseils pratiques :
Modèle 1 avec hauteur de 140 cm : largeur de lé en 140 cm ; longueur = 2 x la hauteur souhaitée.Dans les chutes, il est possible de tailler des chausses pour une femme. Les orifices pour le passage du cordon d’attache du manteau (laz) ont été placés de manière arbitraire sur le patron. En pratique, il est conseillé de tester le manteau porté avec le cordon juste fixé par des épingles de manière à déterminer l’emplacement définitif des orifices et la longueur finale du cordon. Celui-ci doit reposer sur la poitrine en maintenant les bords du manteau qui doivent reposer à plat sur les épaules. Plus les orifices seront éloignés des bords du manteau, plus ceux-ci auront tendance à se retourner vers l’extérieur (comme on le voit sur certaines sources iconographiques), rendant alors la doublure un peu plus visible, en particulier s’il s’agit de fourrure. La doublure du manteau suit le même patron.
Retours d’expérience au sujet de la doublure : tous les tissus de réagissent pas de la même manière lorsqu’ils sont en position verticale. Une laine se détendra plus ou moins suivant son épaisseur et son armure, un cendal (ou taffetas de soie), non. Je conseille donc de ne pas coudre tout de suite la doublure au bas du manteau, mais de laisser celui-ci reposer sur un mannequin pendant quelques jours. Ensuite seulement, vous pouvez ajuster le bord de la doublure au bord du manteau, sur vous. Même avec ces précautions, il arrive à l’usage que la doublure, soit pende, soit fasse rebiquer le tissu extérieur. Dans ce genre de cas, je désolidarise la doublure du manteau en bas.
Conseils pratiques :
Modèle 2 avec hauteur de 150 cm : largeur de lé en 140 cm ; longueur = 2 x la hauteur souhaitée. Cet exemple s’applique à un tissu dont la largeur de lé est insuffisante pour obtenir la hauteur souhaitée. Les chutes servent alors à compléter le manteau en bas. Pour les débutants ou ceux qui ne sont pas très assurés, vous pouvez faire un « blanc » (un essai) dans un tissu quelconque qui aura la bonne largeur (150 cm, 160 cm…). Vous reporterez dessus les dimensions de votre tissu définitif et vous obtiendrez les empiècements que vous pourrez alors couper sans inquiétude dans le tissu définitif.
Conseils pratiques :
Modèle 3 avec hauteur en 140 cm : largeur de lé en 110 cm ; longueur = 2 x la hauteur souhaitée. Cet exemple s’applique tout particulièrement à un tissu de soie, la plupart du temps disponible seulement en 110 cm de large, et avec une étoffe à motifs. Ce type de manteau sera réservé à des personnages de statut social exceptionnel (souverains, évêques...), tout comme à des circonstances exceptionnelles (mariage princier/royal, couronnement…). Conservez les chutes précieusement, elles pourront servir à la confection d'une aumônière, ou d'une bourse à reliques.
8 - Chapes à manches plissées, féminine et masculine
La chape à manches plissées est à la fois un vêtement utilitaire mais il revêt aussi une forme de prestige (voir article sur la chape). Il est très ample, long, doté d'une capuche rarement portée et de manches très plissées sur les épaules, longues et fendues dans leur partie supérieure afin de laisser le passage libre pour extraire le bras. Ces manches disproportionnées ne sont jamais enfilées et flottent librement. Elles sont des signes extérieurs de richesse et d'appartenance à une certaine catégorie sociale. La richesse se retrouvera aussi dans la doublure, visible à l'extrémité des manches et dans leur ouverture, ainsi qu'à l'intérieur de la capuche, rejetée dans le dos. Les sources iconographiques associent cette chape aux femmes quand elles sont en déplacement, à cheval. J'ai eu l'occasion d'en porter une dans ce contexte et le vêtement est parfaitement adapté, il couvre, protège et reste près du corps, ce qui n'est pas du tout le cas d'un manteau en demi-cercle : ce dernier a vite fait de coller sur le dos du cheval, d'exercer alors une traction du cou vers l'arrière très inconfortable, ce qui oblige très vite à tirer sur le las du manteau pour soulager la tension. Ce type de manteau porté à cheval est à réserver à un contexte d'apparat.





































