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La relique
de l’Eglise de Bussy-Saint-Martin
La commune rurale
de Bussy-Saint-Martin, en Seine et Marne, abrite au cœur
de son Eglise, une relique connue sous l’appellation de
la Manche de Saint Martin (1). En 1954 le service des Monuments
Historiques décida de la classer. Elle est désormais
placée sous le libellé très vague de «
Fragment d’un ancien vêtement vénéré
sous le nom de « chape de Saint-Martin » et enfermé
dans un reliquaire, lin, époque Moyen Age » (photo
1).

Photo 1
: La manche dans son reliquaire restauré
Origine de la relique :
Elle provient de l’Abbaye Royale de Chelles. Une des religieuses
la remit au curé de Bussy-Saint-Martin au début
du XIXème.
Datation de la relique :
Les analyses réalisées
par l’Institut Royal du Patrimoine Artistique à Bruxelles
ont permis d’obtenir une fourchette entre 1160-1270. Depuis
de nouvelles analyses ont été pratiquées
par le Laboratoire de recherche des monuments historiques (2).
Identification
de la relique :
A la fin du XIXème
siècle, cette manche a été identifiée
par Monseigneur Barbier de Montault comme un gambison médiéval
(3).
Description
et composition de la relique :
La manche exposée
à Bussy est peut-être un fragment de la relique d’origine
qui a été l’objet de partages successifs (4).
Seuls subsistent les deux fragments conservés dans les
églises d’Olivet, près d’Orléans,
et de Bussy Saint Martin. La relique comprend un gant et une manche
terminée par un épaulement. Cependant, leur assemblage
semble « arbitraire »(5).
- la manche : fragment coudé terminé
par une découpe en S à l’emmanchement ; larg.
au poignet 12 cm ; larg. à l’emmanchement 37 cm ;
L 90 cm. La longueur de la manche est telle que son sommet couvrait
l’épaule pour atteindre la clavicule et l’omoplate.
Elle présente des tubes de 3 cm de largeur délimités
par des coutures destinées à maintenir la matelassure.
- le gant : main gauche ; larg.14 cm ; L 24 cm
; présence de zones d’arrachement au niveau du poignet
(photo 2). La face interne du gant est composée
d’une seule épaisseur de lin. Celui-ci présente
un aspect différent selon les doigts qu’il recouvre.
Il est épais sur le pouce, plus fin sur l’index et
encore plus fin sur les trois derniers doigts. Cet aménagement
confirme la nécessité de mieux protéger le
pouce et l’index qui étaient facilement blessés.
La photo montre clairement la nappe de coton sous le taffetas,
sur toute la longueur du pouce. Il est intéressant de constater
que les doigts sont composés de pièces de tissus
indépendantes cousues à la paume (photo
3). Le gant présentait des traces d’arrachement
et il a été rattaché à la manche au
XIXème siècle.

Photo 2 : gant
et son assemblage

Photo 3 : détails
des jonctions doigts-paume
Composition générale
de la manche et description technique :
Les éléments sont réalisés selon le
même procédé. Sur l’extérieur
et à l’intérieur (sauf pour la face interne
du gant), la manche est recouverte d’une épaisseur
de taffetas de soie brun foncé (la largeur de la laize
- 34 cm – est confirmée par la présence des
deux lisières ). Sous le taffetas, se trouve une épaisseur
de fibres de coton non peigné (qu’on ne retrouve
cependant pas sur tous les doigts). En-dessous encore, se trouve
un nombre variable d’épaisseurs de lin. Le nombre
d’épaisseurs de tissus diminue de l’emmanchure
vers le gant. De ce fait, cela donne un ensemble fin, l’épaisseur
maximum n’excédant pas 8 mm.
Je ne dispose pas de plus d’informations écrites
concernant l’ordre de superposition des types de tissus.
Cependant, la photo 4 semble bien montrer plusieurs
épaisseurs de lin prises en sandwich par la nappe de coton.

Photo 4 : superposition
des épaisseurs de tissu en bordure de l’emmanchure
La fibre de coton
se trouve juste sous la soie. Ceci me semble d’autant plus
intéressant que dans le mode traditionnel de reconstitution
d’un gambison, le « gambois » est situé
le plus souvent au centre du vêtement, pris en sandwich
dans deux ou trois épaisseurs de tissu.
La photo 5 montre nettement la couche de coton
non peigné placé sous la très fine épaisseur
de taffetas de soie. Une fine gaze apparaît sur le coton,
mais il ne s’agit que d’une crépeline de soie
brune mise en place lors de la restauration pour maintenir le
rembourrage en place.

Photo 5 : fragment
rajouté sur l’angle du coude
Les coutures sont
réalisés dans un fil de lin de couleur différentes
: bleu sur le pourtour, écru pour la paume de la main et
les coutures internes. Du fil de lin marron a été
utilisé pour confectionner les coutures de la matelassure
qui délimitent des tubes de 3 cm de largeur environ (photo
6).

Photo 6 : tubes
délimités par une couture avec points de devant,
en lin marron clair
Les épaisseurs de tissu sont roulées sur le pourtour
de la pièce et sont maintenues par un point de surjet (photo
7).

Photo 7 : bordure
de la pièce avec le point de surjet
Analyse :
La manche de Bussy constitue une mine d’informations très
riche pour ceux qui souhaitent reconstituer un gambison. Les analyses
très précises ont permis une identification indéniable
des matériaux, atout considérable. Soie, lin, bourre
de coton sont attestée par des sources textuelles en particulier,
mais aussi comptables, pour ce qui concerne la fabrication de
pourpoints plus tardifs ou de « aketon ».
Cependant, un certain
nombre de questions se posent concernant la forme même de
la manche. En supposant que les fragments associés le sont
judicieusement, il semble que des éléments manquent
ce qui nuit à la lisibilité de la pièce.
Supposons :
- que la manche
est celle d’un gambison portée sans maille. Dans
ce cas, on peut légitimement envisager que la manche est
incomplète car elle ne protège pas tout le bras.
En effet, il manque toute la partie intérieure de ce dernier.
Une emmanchure de 37 cm est insuffisante pour assurer une protection
complète du membre. Dans ce cas, une partie supplémentaire
venait peut-être compléter l’ensemble pour
envelopper tout le bras. Mais la bordure de la manche ne présente
pas non plus de trace d’arrachement ou de jonction avec
une autre pièce de tissu
- que la manche est celle
d’un gambison porté sous la maille. Dans ce cas on
peut envisager (6) qu’elle n’était cousue que
sur l’avant-bras et s’ouvrait dans la partie supérieure
du bras. La maille maintenait l’ensemble plaqué contre
le bras.
Il semble cependant plus vraisemblable que la manche est incomplète.
Dans ces conditions, la relique d’Olivet pourrait apporter
un élément de réponse à condition
qu’elle corresponde à une partie identifiable de
la manche.
D’autre part,
la manche de Bussy n’est pas sans rappeler celle du pourpoint
à grandes assiettes d’une période plus récente.
La bordure en S de l’emmanchure ne présente aucune
trace d’arrachement ou d’assemblage à une autre
pièce. Il semble donc que cette manche était destinée
à
être indépendante. Ceci nous rapproche de l’interprétation
possible des représentations de gambisons sur la Bible
de Maciejowski. Beaucoup d’entre eux, portés seuls,
sans maille, montrent des emmanchures de torse amples et terminées
en pointe dans le bas. Les manches semblent être portées
sous ce gambison. En outre, au moins une source textuelle mentionne
l’existence d’« un ganbaison sanz manche »,
dans l’inventaire de la succession de Eudes de Nogent, mort
à Acre, en 1266 (7). Mais se pose alors la question du
mode de fixation ou de maintien des manches.
Plusieurs expérimentations
ont été réalisées ou sont en cours
de réalisation.
La première
d’entre elle réalisée par Philippe, membre
des Guerriers du Moyen Age comprend un gambison peu épais,
sans manche, rembourré de laine et dont le bas présente
des festons ou flammèches (photo 8).

Photo 8 : gambison
protégeant le torse
En-dessous, les manches sont reliées
l’une à l’autre par des empiècements
de tissu formant un caraco (Photo 9).

Photo 9 : manches
gamboisées
Porter ce type
de gambison a permis de constater que les bords supérieurs
des manches devaient remonter très haut, vers la base du
cou, afin de ne jamais risquer de mettre à nu la partie
de l’épaule à la jonction des deux pièces.
Une deuxième
solution a été expérimentée par Dargaard.
Il s’agit là d’un gambison porté sans
maille, formé d’étroits tubes de 3 cm de large,
rembourré au crin végétal et sans manches.
Celles-ci sont cousues à une tunique fine portée
sous le gambison. Des empiècements gamboisés protègent
le cou et le col gamboisé a été fixé
sur un colletin.
Une dernière
expérimentation est en cours qui a pour objectif de reproduire
au mieux l’aspect extérieur ainsi que le rembourrage
de la manche de Bussy. De l’intérieur vers l’extérieur
sont superposées une épaisseur de soie sauvage marron
foncée, une nappe de coton, deux épaisseurs de lin,
une nouvelle nappe de coton et une épaisseur de soie marron.
La réduction régulière de l’épaisseur
du rembourrage a été conservée. L’ensemble
est compris entre 8 et 10 mm d’épaisseur. La largeur
originale des tubes a été conservée et leur
couture est réalisée au fil de lin écru.
Un choix particulier
a été fait au sujet de la forme du gambison. Celui-ci
est sans manches et présente des emmanchures larges. Les
manches gamboisées et montantes sur le cou sont reliées
par des liens de cuir. L’ensemble est complété
par un col indépendant fixé sur une collerette portée
sous le gambison protégeant le torse.
La manche de Bussy
a le mérite de nous proposer une technique possible de
fabrication d’un gambison, avec une identification incontestable
des matériaux qui la composent. L’aspect sans doute
le plus surprenant est sa faible épaisseur. Cette caractéristique
remet en question à mon sens la vision traditionnelle du
gambison dans le monde de la reconstitution, souvent reproduit
avec un très important rembourrage, bien que destiné
à être porté sous une maille. L’étude
iconographique montre d’autres types de gambison, dont l’interprétation
n’est pas toujours aisée. Cependant, il est clair
qu’il existait plusieurs types de gambison et la manche
de Bussy n’est que l’illustration de l’un d’entre
eux.
Catherine Lagier - Oriabel
Membre des Guerriers du Moyen-Age
Remerciements
: je tiens à remercier Madame Monique Gaumer, présidente
de l’Association « Les Amis de l’Eglise de Bussy-Saint-Martin
», qui a bien voulu nous consacrer de son temps et nous
permettre l’accès à la relique.
1- La Manche de Saint Martin à Bussy-Saint-Martin a fait
l’objet d’un article très précis. Voir
PIEL., Caroline, BEDAT., Isabelle, La manche de Saint-Martin
à Bussy-Saint-Martin (Seine et Marne), Coré
2 (mars 1997), p. 38-43. La relique a pu en effet être analysée
à l’occasion de la restauration du reliquaire qui
la contient. La plus grande partie des informations contenues
dans ce texte est composée des renseignements contenus
dans l’article cité ci-dessus.
2- Je n’ai
pas eu connaissance de la publication de ces résultats.
3 - Barbier de
Montault, Œuvres complètes, tome 13 (1899).
4 - Cette relique
est attestée à Auxerre en 1271. Cinq fragments seront
successivement prélevés aux XIIIème, XIVème,
XVème et XVIème siècles.
5 - PIEL., Caroline,
BEDAT., Isabelle, op.cit., p. 41.
6 - C’est
l’hypothèse retenue par les auteurs de l’article
extrait de la revue Coré.
7- Mémoires
de la Société des Antiquaires de France, tome
XXXII, p. 192.
Les Guerriers du
Moyen-Age
www.guerriersma.com
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