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I
- A propos des couleurs eu Moyen Age
Les notes qui suivent ont été rédigées
à partir de deux ouvrages de Michel Pastoureau ("Une
histoire symbolique du Moyen Age "et "Jésus chez
le teinturier"). Cette petite synthèse a pour but
de mettre en évidence les quelques grands principes du
fonctionnement de la couleur et d'apporter quelques informations
pratiques utilisables dans le cadre de la reconstitution médiévale.
J'invite bien sûr le lecteur à se reporter aux ouvrages
en question. Leur richesse est telle qu'il est impossible de la
résumer sans réduire leur contenu.
- La
couleur : où, pourquoi, comment ?
Le Moyen age est très coloré et les couleurs sont
utilisées dans des contextes ordinaires (vêtements,
architecture) mais aussi parfois extraordinaires (aliments, pelages,
plumages - chiens, faucons, chevaux - ). Toutes les couleurs ne
se situent pas sur le même plan. Il existe ainsi des couleurs
dites véritables : elles sont franches, lumineuses, saturées,
solides, produisent de l'éclat et résistent. Ces
couleurs sont présentes dans des contextes spécifiques
(églises, palais royaux, palais de justice) ainsi que sur
les vêtements. A contrario, il existe des couleurs peu saturées,
ternes, peu résistantes.
A quoi sert la couleur ? Elle signale, souligne, classe, hiérarchise,
oppose. Ainsi certaines couleurs sont interdites à telle
ou telle catégorie sociale non seulement en raison de leur
coloration trop voyante mais aussi à cause du caractère
précieux de leurs colorants. C'est le cas des "robes
paonacées " (bleu foncé intense), teintées
avec un concentré de guède coûteux. Les riches
et les puissants portent des couleurs vives obtenues avec des
teintures de qualité tandis que les pauvres et les humbles
ont des couleurs délavées, grisées à
cause des teintures végétales de moindre prix. Les
couleurs restent les mêmes mais leur qualité non.
C'est dans cette différence que se trouve le plus grand
écart chromatique au Moyen Age. Ainsi au XIIIième
siècle, le bleu fané et le bleu franc ne constituent
pas la même couleur. Un bleu dense et lumineux est souvent
perçu comme plus proche d'un rouge, d'un jaune ou d'un
vert que d'un bleu terne. La luminosité et de la densité
priment sur la coloration.
Entre le XIIème siècle et le XIIIème siècle,
la couleur est l'objet d'un nombre croissant d'écrits,
surtout avec les travaux sur la lumière. L'organisation
des couleurs est héritée directement du savoir aristotélicien
(blanc - rouge - jaune - vert - bleu - soir). Parfois il y a le
rajout d'une septième couleur, le violet, qui prend place
entre le bleu et le noir. Ce système présente de
grandes différences avec les principes de perception actuelles
des couleurs. Deux exemples : l'opposition entre les couleurs
froides et les couleurs chaudes n'est pas en vigueur au MA (le
bleu est alors considéré comme une couleur chaude),
la juxtaposition du rouge et du vert (la combinaison la plus courante
dans les vêtements aristocratiques entre Charlemagne et
le XIIème siècle) montre un contraste faible, voire
un camaïeu pour l'oil médiéval. Pour le nôtre,
c'est un contraste violent car il y a juxtaposition d'une couleur
primaire et de sa complémentaire. Au contraire l'association
du vert et du jaune, voisins dans le spectre, est pour nous peu
contrastées, mais montre le contraste le plus brutal au
Moyen Age.
Le monde de la couleur est fortement influencé par l'héraldique.
Les armoiries sont apparues dans le courant du XIIième
siècle mais leur usage s'est développé à
partir de 1200 à 1220. L'héraldique a contribué
à faire des 6 couleurs des couleurs de base. Elle a habitué
l'oil à des associations, ou à discréditer,
à raréfier d'autres associations (rouge et noir,
vert et bleu, bleu et noir). La perception de l'héraldique
a influencé la perception des couleurs : c'est la distinction
des couches colorées empilées les unes sur les autres
qui permet à l'oil de différencier ces plans. La
lecture se fait en partant du fond, la superposition est lue avant
la juxtaposition.
- Images
du monde des teintures et des teinturiers
Au
Moyen Age, la teinture relève de la ruse, de la tromperie,
du déguisement ou de la magie. Elle est donc associée
au Diable et entraîne un sentiment de méfiance, de
peur, mais aussi d'admiration. C'est une réaction typique
face à la transformation de la matière à
laquelle se livrent les teinturiers, mais aussi le forgeron, l'alchimiste.
" Il transforme la matière, la fait passer d'un statut
à l'autre, change l'ordre des choses" en captant "
per artificium les forces de la nature ".
Le mot infectur apparaît dès la fin du XII
ième siècle et désigne à la fois la
teinture et l'ordure, puis le terme infection est attesté
au siècle suivant avec les mêmes significations.
Il existe ainsi un caractère suspect, sinon réprouvé
du métier de teinturier. Ceux-ci ont longtemps dépendu
des épiciers et des apothicaires qui les approvisionnent
en drogues et en matières colorantes. De plus une idée
ancienne voulait que les activités en relation avec le
fil, l'étoffe ou le vêtement soient par essence des
activités féminines (influence de la Bible et de
l'image d'Eve filant après l'expulsion du paradis).
On teint rarement le fil (sauf pour la soie) ou la laine en flocons.
On teint presque toujours le drap tissé. Il faut une licence
pour teindre dans une gamme de couleur, et on aboutit donc à
une sorte de spécialisation en fonction de la couleur.
Ainsi les teinturiers en bleu prennent en charge les tons verts,
noirs, et les teinturiers de rouge, la gamme des jaunes.
L'aversion
pour les mélanges est héritée de la culture
biblique. Mêler, brouiller, fusionner, amalgamer sont des
opérations jugées infernales car elles enfreignent
l'ordre et la nature des choses voulues par le créateur.
Elles emblent tricher avec la matière. On ne mélange
pas les couleurs, on juxtapose, on superpose.
Mélanger les matières colorantes est aussi tabou.
Mélanger des teintures végétales, animales,
minérales est très transgressif. L'interdit est
hérité du Lévitique. On évite de fabriquer
des étoffes en mélangeant des fibres végétales
et des poils d'animaux. Une réalisation de ce type est
le signe de pauvreté (fabrication de bure, de futaines,
de tiretaines ordinaires) ou la volonté de mettre en avant
le statut inférieur, marginal ou réprouvé.
Le bariolage sur un tissu est la marque de la souillure, marque
infâmante. Il est de l'ordre du maculosum, du tacheté
désagréable pour l'oil, scandaleux pour la société.
Les hommes et les femmes éprouvent une véritable
phobie des taches (peau ou pelage). Les malades sont mis au ban
de la société, les animaux sont des créatures
du diable (crapauds, dragons, frelon, guêpe, hyène,
tigre, léopard). Seule la panthère est prise en
bonne part car elle dégage une odeur merveilleuse qui chasse
les dragons.
Il y a polychromie (notion négative) quand les couleurs
sont posées sur le même plan, les unes à côté
des autres et non empilées. Ainsi porter une chemise blanche,
une tunique bleue, une robe rouge et un manteau vert ne constitue
pas une tenue bigarrée.
- La
couleur et l'exclusion
Il
y a des marques imposées à des personnes par des
règlements et des statuts (croix, rouelle, bande, écharpe,
ruban, bonnet, gants, chaperon). Cinq couleurs apparaissent, seules
ou en combinaison :
- rouge et blanc
- rouge et jaune
- blanc et noir : seuls ou en association désignent les
misérables et les infirmes (les lépreux)
- rouge : les bourreaux et les prostituées
- jaune : les faussaires, les hérétiques et les
Juifs. C'est la couleur qui a fini par s'imposer mais pendant
longtemps on a prescrit le port de marques unies (rouges, blanches,
certes, noires ou mi-parties, mi-coupées, ou écartelées
jaunes et vertes, jaunes et rouges, rouges et blanches, blanches
et noires).
- vert seul ou jaune et vert : musiciens, jongleurs, bouffons,
fous.
- rouge/vert/jaune : combinaison trichrome la plus voyante qui
exprime la polychromie (sens péjoratif au moyen age).
Ces combinaisons se présentent en parti, coupé,
écartelé, fascé ou palé. Il existe
des contre exemples : ainsi les prostituées sont en rouge
en France (robe, aiguillette, écharpe, chaperon, manteau)
mais à Londres, elles ont des vêtements rayés
de plusieurs couleurs.
- Les
couleurs vues par l'Eglise.
A
partir du XIIième siècle, plus nombreux sont ceux
qui, avec St-Bernard, pensent que la couleur est matière.
Les couleurs sont trop riches, donc trop séduisantes aux
yeux de ces prélats et théologiens chromophobes
. Elles sont trompeuses (le terme color vient de celare-cacher)
et constituent un luxe inutile condamnable). Mais il existe aussi
des prélats chromophiles.
Saint-Bernard est le " grand ennemi de tout ce qui brille
" . Dans la couleur, il voit du mat, du sombre, un élément
qui obscurcit. Il déclare la guerre aux couleurs où
qu'elles se trouvent (vitraux, enluminures polychromes, orfèvrerie,
pierres chatoyantes) et elles doivent être chassées
des églises. Ainsi dans les églises cistersiennes,
les couleurs sont absentes au XIIème siècle.
Suger a une position contraire. Pour lui l'abbatiale de Saint-Denis
doit être le temple de la couleur. Ainsi, chez les Clunisiens,
les églises sont bariolées. Cette position est partagée
par de nombreux prélats jusqu'à l'époque
de Saint-Louis.
L'Eglise possède aussi ses couleurs. Leur mise en place
s'est faite entre l'époque carolingienne et le XIIIème
siècle. Dès le IXème siècle, le noir,
couleur de l'humilité et de la pénitence semble
être devenue la couleur monastique (mais la réalité
textile est différente : les tissus sont gris, bruns, blancs
ou de teinte naturelle). Après le XIIème siècle,
les écarts se rétrécissent entre les couleurs
idéologiques et les couleurs effectivement portées.
- les Cistersiens : veulent le retour aux origines, c'est-à-dire
les étoffes à bas prix, faites d'une laine non teinte
(c'est-à-dire tirant vers le gris).
- Les Franciscains : appelés les " frères gris
".
- Les Dominicains : en blanc (robe) et en noir (chape), symboles
de la pureté et de l'austérité. Cela correspond
à la déclinaison en épaisseur des couleurs
vestimentaires.
Ils
ont indispensables sauf pour le pastel et l'indigo.
-
l'alun : il fait l'objet d'un grand commerce aux XII et au XIIIsiècle.
Il est importé d'Egypte, de Syrie et d'Asie Mineure (Phocée).
Son commerce est entre les mains des Gênois. Il est réservé
à la teinturerie de luxe.
- Il y a des mordants moins chers : tartre, chaux, vinaigre, urine,
cendre de bois (noyer).
- Les
couleurs : obtention et symbolique
A
partir du XIIième siècle, de grands progrès
ont lieu dans la gamme des bleus, des jaunes et des noirs. Seuls
les blancs et les verts continuent à poser des problèmes.
Eclate alors le système qui s'organisait autour de deux
axes : blanc-noir et blanc-rouge. Les autres couleurs existaient,
certes, mais elles comptaient moins et étaient réduites
aux trois couleurs (assimilation du jaune au blanc d'une part
et du bleu, du vert et du violet au noir, d'autre part). Par la
suite, la société a eu besoin des 6 couleurs (blanc,
rouge, noir, bleu, jaune, vert). Un couple de premier plan apparaît
: rouge/bleu. A partir de 1200, certaines associations sont en
vogue (bleu-blanc, rouge-blanc, blanc-noir, rouge-bleu), alors
que d'autres sont en régression.
Le
rouge
Perception de la couleur :
Au XII siècle c'est la couleur prestigieuse, celle des
riches, des puissants. Le rouge est obtenu de diverses manières.
Mais il y a le bon et le mauvais rouge. Le mauvais rouge est contraire
du blanc divin. C'est la couleur du diable et de l'enfer. Par
extension toutes les créatures à tête ou poils
rouges sont considérées comme plus ou moins diaboliques
(le renard, mais aussi les chevaliers vermeils des romans arthuriens
qui sont toujours des chevaliers animés de mauvaises intentions).
Matières
colorantes et mordants :
- le brésil : matière colorante tirée d'un
bois rougeâtre importé d'Asie (Indes, Ceylan Sumatra).
Arrive en occident au XII sous forme de copeaux. Mais il fournit
des couleurs qui ne tiennent pas, des fausses couleurs. Par la
suite, couleur plus appréciée avec la vague du rose
au XIV et au XVsiècle.
- La graine : c'est le nom du kermès, utilisé pour
les draps et fournit les draps écarlates. C'est la seule
matière d'origine animale. Incarne le luxe et vient des
régions orientales de la Chrétienté.
- La garance : ce n'est pas un produit de luxe importé
de l'orient, mais produite en occident. Elle permet d'obtenir
une vaste gamme de couleurs : orange, vermillon, carmin, grenat,
pourpre, violet. Elle nécessite un mordançage fort.
Le
bleu
Perception de la couleur :
Avant le XIIième siècle, le bleu est peu valorisé,
et compte moins que les 3 couleurs autour desquelles s'organisent
tous les codes de la vie sociale (le blanc, le noir et le rouge).
Le bleu n'est même pas la couleur du ciel qui est plus souvent
blanc, noir ou rouge. Puis il y a une forte promotion du bleu
dans la deuxième moitié du XIIème siècle,
entre autre avec le culte marial et l'adoption de l'azur pour
les couleurs royales françaises (St Louis). La révolution
se produit vers 1140. Vers 1170-1180, on commence à se
vêtir de bleu dans les milieux aristocratiques. Les progrès
des techniques tinctoriales à la fin du XII ième
siècle et au début du XIII ième siècle
permettent la fabrication d'un bleu clair et lumineux. Le bleu
devient même la plus belle des couleurs et il prend dans
ce rôle la place du rouge (qui commence à reculer).
Il faut alors trouver une autre couleur négative, dépréciée,
ce sera le noir.
Matières
colorantes et mordants :
- La guède : vers 1250, la guède fait l'objet d'une
véritable culture industrielle, mais est chère car
longue à fabriquer. Au XIIIième siècle, sa
culture est en pleine expansion (Picardie, Languedoc, Thuringe).
Elle ne nécessite qu'un mordançage faible.
- L'indigo est plus tardif. Il ne nécessite qu'un mordant
léger ou pas de mordant du tout. Il est utilisé
depuis longtemps en Orient, en Palestine. Il est obtenu à
partir des feuilles les plus hautes et les plus jeunes. Il donne
un bleu profond aux étoffes de laine, de soie, de coton,
sans même mordancer. Il suffit de plonger l'étoffe
dans la cuve et de l'exposer à l'air libre.
Le
vert
Perception de la couleur :
Le vert ne résulte pas d'un mélange, car le jaune
se situe encore loin du vert et du bleu dans l'échelle
des couleurs de l'époque, quelque part entre le blanc et
le rouge. Il est plus difficile à fabriquer et à
fixer que le blanc et le noir. Sur les étoffes et les vêtements
les verts peuvent être clairs ou foncés, mais sont
délavés, grisés peu résistants à
la lumière et aux lessives. Il faut donc mordancer fortement
ce qui tue la couleur. Le vert est réservé aux vêtements
de travail sur lesquels il a un aspect grisé. Cela explique
son peu d'attrait dans les couches supérieures de la société.
La couleur verte, difficile à obtenir, met en valeur ou
emblématise l'instable, l'éphémère,
le mouvant... (la jeunesse, l'espérance mais aussi le désespoir).
Association et contexte diront la symbolique de cette couleur.
Associé au jaune, il devient la couleur de la folie ou
de la mélancolie. Curieusement le vert est peu associé
à la nature qui peut être noire, rouge ou blanche.
Matières
colorantes et mordants :
Le vert est obtenu à l'aide de pigments et de colorants
naturellement verts :
- terres vertes, malachite, vert-de-gris
- herbes (fougères, plantain, feuilles d'orties)
- fleurs (digitale)
- rameaux (genêts)
- feuilles (chênes, bouleau)
- écorce (aulne)
- baie de nerprun
- légumes (jus de poireau)
- ou en faisant subir à des colorants bleus ou noirs un
certain nombre de traitements qui ne sont pas de l'ordre du mélange.
- les mordants : ils sont de mauvaise qualité (vinaigre,
urine)
Le violet
Perception de la couleur :
Jean Robertet en fait la couleur des traîtres et cite comme
exemple le violet de Ganelon.
Matières
colorantes et mordants :
Il est rarement obtenu à partir du bleu et du rouge (guède
et garance) mais seulement à partir de la garance et d'un
mordant ou du mélange du rouge et du noir. Le violet médiéval
tire plus vers le rouge que vers le bleu, avec lequel il n'a que
peu de rapport dans la tradition médiévale
Le
jaune
Perception de la couleur :
Le jaune est assimilé dans la sensibilité médiévale
à un blanc ou à un sous blanc, pris en mauvaise
part. Depuis longtemps au XIIIème siècle il est
la couleur de la ruse et du déguisement. Avec sa forme
superlative, le roux, il est presque toujours associé au
mensonge, à l'hypocrisie et à la félonie.
Le jaune devient la couleur négative à partir du
moment où le noir est promu, car il faut trouver une nouvelle
couleur négative. A partir du 2ème tiers du XIIIème
siècle le jaune entretient des rapports étroits
avec les juifs, dans la société comme dans l'image
(exemple de Judas). Le Juif est un personnage habillé de
jaune ou bien qui porte du jaune sur une pièce de son vêtement
(robe, manteau, ceinture, manche, gants chausses et surtout chapeau).
Entre le haut et le bas moyen age, la vogue du jaune va en décroissant.
Rares sont après 1200, les hommes et les femmes qui en
Europe occidentale s'habillent de jaune, chez les princes comme
chez les roturiers. Cela vaut non seulement pour le jaune qui
tend vers le rouge comme dans la chevelure de Judas, mais aussi
pour celui qui tend vers le vert (le jaune citron).
Matières
colorantes et mordants :
- la gaude : principe le plus colorant est dans la tige et dans
l'enveloppe des graines. On fait sécher, puis une décoction.
La gaude, qui nécessite un mordançage fort, donne
des jaunes secs et clairs, très solides.
- le genêt : fleurs et feuilles sont colorantes mais la
teinture est peu solide.
- le safran : longtemps importé d'orient (Syrie, Cilicie,
Iran, Egypte). Sur le drap de laine le safran donne un jaune très
dense un peu sombre, tirant sur le orangé. Sur la soie,
le jaune est plus lumineux et donc plus en vogue en Italie (pays
producteur de soie).
Les teinturiers du jaune utilisant beaucoup d'alun ils sont donc
aussi ceux du rouge, pour la même raison.
La
pourpre
La langue du blason conserve au mot pourpre un sens chromatique
pour qualifier une couleur très rare dans les armoiries
médiévales et s'exprime d'abord par une nuance grise
ou noire, puis à partir du XIV ième siècle
par une nuance violette.
Le
blanc
Il a été considéré comme une couleur
à part entière. Le bien blanc n'existe pas. Pour
la laine, la teinte naturelle est blanchie à l'eau fortement
oxygénée de la rosée et à la lumière
du soleil. Mais le blanc redevient bis, jaune ou écru au
bout de quelques temps. Pour teindre, on utilise certaines plantes
(saponaire), de la lessive à base de cendres ou bien des
terres et des minerais (magnésie, craie, céruse)
qui donnent des reflets grisâtres, verdâtres, bleutés
et ôtent l'éclat de la couleur.
Dans
les sources textuelles, la mention de draps blancs signifie des
draps non teints exportés et teints sur le lieu de leur
destination. C'est donc une utilisation précoce du terme
" blanc " dans le sens de " non coloré ".
Le
noir
Perception de la couleur :
Il a été considéré comme une couleur
à part entière. Il y a le bon noir : celui de l'humilité,
de la modestie, de la tempérance (visible sur l'habit bénédictin
et sur celui des ordres monastiques, celui des magistrats et des
officiers publics, celui du deuil). Le mauvais noir est celui
des ténèbres, de l'enfer, du péché,
du Diable. Pire que le jaune et même que le roux, il est
la couleur de la mort. Le noir est délaissé autant
par les artisans, mes paysans que les nobles.
Obtenir
un noir uni franc et solide sur la laine est une opération
délicate et coûteuse (c'est plus facile pour la soie
et les pelleteries). Dans les images on peut trouver un noir bien
noir (ou un blanc bien blanc) mais la réalité est
différente. Ainsi les Bénédictins et les
Cistersiens sont habillés en réalité de brun,
de gris ou de bleu (voir Pastoureau, " L'Eglise et la couleur,
des origines à la Réforme ", Bibliothèque
de l'Ecole des Chartes, tome 147 (1989), p. 203-230 (particulièrement
p. 222-226 sur les couleurs du vêtement monastique et religieux).
Dans l'imaginaire, le noir est une couleur absolue, dense, opaque,
indestructible. Dans la réalité, le noir est relatif,
instable, fragile et rarement noir.
Matières
colorantes et mordants :
Le noir est obtenu de manières diverses :
- noir de fumée (de chaudières : pour les brunets
et brunettes ou pour les tiretaines, tissus mélangés).
- écorce ou racine de noyer (reflets bruns ou fauves)
- aulne : plus gris que noirs
- épicéas : plus bleus que noirs
- la noix de galle (excroissance sur les feuilles de chêne
à la suite de la piqüre d'un insecte parasite). Produit
cher. Nécessite un mordançage à base de sulfate
de fer. Sert donc surtout à des pigments pour encres et
peintures.
- Pratique de la double teinture (d'abord un bain de bleu ensuite
un bain de noir).
L'orange
Mal
vu et peu fait, à cause du tabou des mélanges et
de la connotation négative (diabolique). Dans la rousseur
médiévale il y a toujours plus de rouge que de jaune
et ce rouge présente une tonalité mat et terne comme
les flammes de l'enfer. La chevelure rousse est un attribut récurrent
à partir de 1250 chez Judas, mais aussi chez d'autres traîtres
(Ganelon, Caïn). De plus ils sont gauchers. Il y a beaucoup
de bourreaux, prostituées, usuriers, changeurs, jongleurs,
forgerons, meuniers, bouchers pour lesquels la couleur rousse
constitue un des caractères iconographiques les plus remarquables.
A partir du XIIIème siècle, cette couleur apparaît
désormais comme le signe iconographique premier du rejet
ou de l'infamie. Cette valeur négative de la couleur rousse
est ancienne : la Bible, les Grecs et les Romains, les peuples
germano-scandinaves y font référence. Le Moyen Age
y a puisé ses propres valeurs mais il est marqué
par la spécialisation progressive de la rousseur comme
couleur du mensonge et de la trahison. Au fil des siècles,
le roux est devenu une couleur à part entière, mais
une couleur dévalorisée.
L'or
L'or, dans la sensibilité et dans la culture a peu de rapport
avec le jaune, mais beaucoup avec le blanc. L'or sert parfois
à traduire l'idée de blanc intense, de super blanc.
Plus blanc que blanc est l'or. Mais il est aussi pris en mauvais
part à cause de sa très forte saturation.
II - A propos des teintures.
Toutes
les informations qui suivent sont exclusivement extraites de l'ouvrage
de Michel Garcia, " Couleurs végétales, teintures,
pigments et encres ", Edisud 2002.
A
- Teinture de la laine :
1 - obtenir des tons rouges, roses, violet.
La teinture de la laine en toison donnera des couleurs plus résistantes
et plus saturées et il vaut mieux choisir des laines n'ayant
pas reçu de traitement autre que le lavage. Avant de teindre,
il faut mordancer.
Le mordançage :
- laver la laine,
- la faire macérer dans une dissolution d'alun (20% du
poids de fibre à teindre) et de tartre rouge ou blanc (6%
du poids de la fibre), pendant une nuit.
- Faire chauffe l'ensemble du bain jusqu'à 80 degrés
environ, température maintenue pendant 1 heure.
- Egoutter les laines, envelopper les dans un linge et les mettre
dans un lieu frais durant 3 jours.
1ère
recette : la teinture à la poudre de racine de garance
:
Ingrédients : alun, crème de tartre, vinaigre de
cidre, poudre de racine de garance, cendres de bois.
- versez la poudre de garance dans l'eau à 40 degrés
(25 gr de poudre pour 50 gr de laine donnent un rouge clair ;
à poids égal on obtient un rouge vif, avec 100 gr
de poudre pour 50 gr de laine on produit un rouge bordeaux).
- Rincer la laine mordancée et la plonger tout de suite
dans le bain jusqu'à complet refroidissement.
- Faire remonter la température jusqu'à 80 degrés,
éteindre, laisser la laine dans le bain jusqu'à
complet refroidissement, égoutter et mettre à sécher.
2ème
recette : la teinture à la poudre de pied de garance :
-
laver la laine
- la mettre tout de suite dans de l'eau contenant environ 20 gr
par litre de poudre de garance (poids égal entre fibre
et garance).
- Chauffer le bain pendant 2 à 3 heures pour obtenir 90
degrés.
- Avant la fin ce cette opération mettre à chauffer
un deuxième récipient rempli d'eau claire et le
porter à ébullition.
- Sortir alors la laine du bain de teinture et la plonger dans
l'eau bouillante 2 à 3 minutes.
Vous
obtenez ainsi une teinte de couleur vieux rose. En trempant la
laine dans un bain de bleu, vous obtiendrez un vrai violet.
3ème
recette :
Pour obtenir un rouge un peu plus brun, tremper la laine dans
du vinaigre de cidre durant une nuit avant de l'égoutter
et de la teindre en suivant le 2ème recette.
2
- obtenir des tons jaunes.
La plante utilisée est la gaude. Elle permet d'obtenir
des jaunes allant du jaune paille au jaune citron. Pour obtenir
un jaune intense, il convient de mettre teinture et laine à
poids égal.
-
préparer le bain de teinture en hachant finement la plante
et en la faisant bouillir (15 à 20 gr de plantes par litre
d'eau) durant 5 à 10 minutes. Filtrer le jus avec soin,
il est le bain de teinture.
- Rafraîchir le bain avec de l'eau froide pour obtenir une
température de 50 degrés. Plongez la laine dans
le bain et monter à ébullition, la maintenir pendant
2 à 3minutes.
- Laisser refroidir en laissant la laine dans le bain.
Il
y a d'autres plantes utilisables pour obtenir le jaune : le genêt
de teinturier, le chardon des teinturiers (toute la plante), le
cardon (parties vertes), le solidage (sommités), la camomille
(fleurs).
B
- Teinture de la soie :
Pour
teindre la soie, on peut utiliser les mêmes plantes que
celles utilisées pour la laine. On peut utiliser l'alun
seul comme mordant. Par contre, la température ne doit
pas dépasser 50 degrés.
Mordançage
: (attention : recette du XVIIIème siècle).
- dissoudre l'alun dans un baquet d'eau tiède
- y plonger une quantité de soie égale à
5 fois le poids de l'alun.
- L'y laisser 6 à 8 heures
- Rincer abondamment avant de teindre.
Ensuite
teindre.
Le tableau ci-dessous rappelle les modes de teinture pour la laine
et la soie.
| Couleur |
Matériaux
|
Méthode |
| Bleu
|
indigo |
pas de mordançage |
| Rose
|
garance
|
pas
de mordançage |
| Rouge
|
garance
|
mordançage
+ bain de garance fort |
| Noir
|
Garance
et indigo |
mordançage
+ bain de garance fort, trempages répétés
dans la cuve d'indigo |
| Orange
|
garance
|
mordançage
+ bain de garance faible |
| Marron
|
garance+indigo
|
mordançage
+ bain de garance faible+trempage dans la cuve de bleu |
| Jaune
très acide |
cardon
|
mordançage
+ bain de feuilles de cardon |
| Jaune
primaire |
gaude
|
mordançage
+ bain de tiges de gaude |
| Jaunes
chauds |
genêt
de teinturier |
mordançage
+ bain de tiges de gaude |
| Or |
solidage
|
mordançage + bain de sommités fleuries de solidage.
|
C
- Teinture de fibres cellulosiques (coton, lin, chanvre) :
Rares
sont les plantes qui teignent le coton, le lin ou le chanvre,
sans mordançage.
Pour
obtenir des couleurs sombres :
Il
faut utiliser des plantes contenant le principe colorant du tanin.
Vous pouvez utiliser les écorces (aulne, chêne vert,
eucalyptus), les racines et les feuilles (aulne, chênes,
châtaigner, marronnier, eucalyptus), ainsi que le bois de
taille, les rameaux (églantier) ou les feuillages (aubépine).
Le fer transforme le tanin en un composé noir et solide,
ainsi qu'en une palette de couleurs foncées en fonction
des végétaux utilisés.
Le
mordançage :
Pour
préparer le mordant de fer :
- faire tremper des vieilles ferrailles pendant quelques jours
dans du vinaigre blanc
- récupérer le jus brun-rouge constitué d'acétate
de fer.
- tremper le tissu dans ce jus
- faire sécher
- faire tremper dans une solution de cendres de bois (obtention
de la cendre de bois : remplir un seau à moitié
de cendres de bois, puis compléter avec de l'eau chaude
à 50 /60 degrés, agiter, laisser reposer, récupérer
le jus clair) jusqu'à obtention d'une couleur rouille.
- Rincer avec soin.
ATTENTION
: le livre servant de référence mentionne cette
recette pour obtenir une teinture à motif. J'ai déduis
de la méthode que celle-ci pouvait être aussi appliquée
dans le but d'obtenir une surface entièrement teintée.
Pour
teindre :
- faire bouillir des feuilles d'eucalyptus hachées pendant
15 minutes dans un grand bassin d'eau (environ 15 g par litre).
- Verser la décoction dans un autre récipient
- Plonger le tissu 15 minutes dans ce bain
- Rincer soigneusement et sécher.
Pour
obtenir des couleurs vives :
L'alun ne s'accroche pas de lui-même, il faut donc une autre
substance qui facilitera sa fixation sur le coton, il s'agit du
tanin.
Préparer
le mordant pour 100 g de coton :
- 20 g d'alun
- 10 g de tartre
- 2 g de carbonate de soude
Alunage
:
- tremper le tissu dans une solution tiède des 3 ingrédients
dissous, dans l'ordre présenté, ans 1,5 l d'eau.
- Laisser le tissu dans le bain durant une nuit, égoutter,
sécher.
Engallage
:
- préparer une décoction de plantes à tanin
(noix de galle)
- tremper le tissu aluné dans cette décoction tiède
(40 degrés) durant deux heures
- essorer
- sécher
- tremper de nouveau le tissu dans le bain d'alunage durant 2
heures
- sécher
- rincer
Teinture :
- préparer les bains de teinture
- poids égal de plante (choix varié) et de tissu
à teindre, pesé sec.
Où
se procurer certains composants :
Alun
: en pharmacie, en droguerie, dans les magasins de fournitures
pour piscine (floculant ou coagulant).
Crème de tartre : dépôt des tonneaux de vin,
sert à éviter que les solutions de mordant ne se
troublent.
Sulfate de fer : dans les jardineries, sous le nom d' "anti-mousse
".
Catherine
Lagier (Oriabel)
III - Résultats
des relevés de couleurs
sur deux manuscrits datés du XIIIème siècle
-
Les sources étudiées sont le " Missale Remense
" (Reims entre 1285 et 1297, 20 planches) et " La
vie et les miracles de Notre-Dame " (Soissons 1260-1270,
9 planches).
P our les vêtements "génériques"
portés aussi bien par les civils que les militaires on
obtient les résultats suivants :
rouge : 25.8% - bleu : 33.6% - marron : 20% -vert: 7.5% - gris
: 8.8% - jaune : 1% et blanc: 3.3%
Bien sûr, on voit peu de vêtements de dessous pour
cette époque, ce qui fait que la proportion de blanc
(ou pâle) est trés faible, quant aux couleurs,
elles ont été regroupées en grandes familles:
- les rouges vont du rouge sombre à l'orangé clair
- les bleus vont du bleu profond au bleu trés clair
- les marrons vont du brun foncé au beige clair
- les verts, eux sont en général standard une
sorte de vert feuille, pas de déclinaison
- les gris vont du "gris rat" au gris lavande passée
- les jaunes, assez ternes, vont du jaune blé au jaune
or.
Déclinaison en fonction du vêtement:
Manteau, cap, capuche et chaperon
rouge : 22.5%, bleu : 31.7%, marron : 27%, vert : 2.3%, gris
: 16.5%
Robe, cotte, surcot
rouge : 28.8%, bleu : 41.9%, marron : 16.1%, vert : 7.6%, gris
: 2.8%, jaune : 0.9%, blanc : 1.9%
Tunique
rouge : 28.6%, bleu : 39.3% marron : 17.9%, vert : 3.5%, gris
: 10.7%
Chausses
rouge : 16.5%, marron : 5.5%, vert : 16.5%, gris : 11.5%, jaune
: 16.5%, blanc : 33.5%, il y a aussi dans presque 50% des cas
une couleur qui semble noire, couleur à part entière
ou variante de celles ci-dessus en trés foncé,
dur à dire...
Statistiques : vêtement/couleurs
Robe
:
ROUGE
30%
BLEU 27%
GRIS 17%
VERT 12.5%
BRUN 11.5%
NOIR 1.5%
JAUNE 0.5%
Cotte,
surcot, bliaud :
BLEU
46.5%
ROUGE 33.5%
VERT 6.5%
GRIS 6.5%
BRUN 6.5%
Tunique
:
ROUGE
36%
BLEU 32%
VERT 15%
BRUN 13%
GRIS 4%
Cape, Manteau, Chaperon, Capuchon :
ROUGE
31%
BLEU 30%
GRIS 21%
BRUN 13.5%
VERT 4.5%
Chausses
:
VERT
25%
NOIR 22%
ROUGE 19.5%
ECRU 12%
GRIS 10%
JAUNE 8.5%
BLEU 3%
Gambison
:
VERT
31.5%
ECRU 25%
ROUGE 25%
BRUN 18.5%
STATISTIQUE
Couleurs dessus / couleurs dessous
BLEU/ROUGE
18%
ROUGE/VERT 12.5%
ROUGE/BLEU 11%
BRUN/BLEU 5.5%
BRUN/VERT 5%
VERT/ROUGE 4.5%
ROUGE/GRIS 4%
BLEU/GRIS 4%
GRIS/VERT 3.5%
GRIS/ROUGE 3.5%
BRUN/GRIS 3.5%
BLEU/VERT 3%
VERT/GRIS 3%
BLEU/ECRU 3%
BLEU/BRUN 2%
GRIS/BLEU 2%
ECRU/BLEU 2%
BRUN/ECRU 2%
ROUGE/ROUGE 1%
BRUN/ROUGE 1%
GRIS/BRUN 1%
VERT/BRUN 1%
ROUGE/ECRU 1%
VERT/BLEU 1%
ECRU/VERT 0.5%
ECRU/ROUGE 0.5%
BRUN/BRUN 0.5%
VERT/BRUN 0.5%
Philippe
le Rouge
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